L'invité d'honneur

Pierre Kériec, alias Yann Geffroy

« J'aime les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs. »

Paroles de Voltaire ; L'Ingénu, XI (1767)

 

Bien qu’il soit connu sous le nom de Pierre Kériec, l’auteur a choisi de rendre hommage à sa mère en lui empruntant son patronyme Geffroy, auquel il a accolé son deuxième prénom : Yann Geffroy.

Pierre Kériec est né à Saint-Malo, puis a passé toute sa jeunesse dans des villages entre Vitré et Fougères. Les professions qu’il a exercées l’ont ensuite mené à travers le monde, puis de la Normandie à la Bretagne, en passant par Vitré dans les années 70 où il a travaillé dans l’établissement que l’on appelait alors le CET La Champagne.

Il écrit depuis plus de cinquante ans : certains de ses textes ont été publiés par deux maisons d’édition, d’autres joués ou dits sur scène.


3 questions à à Yann Geffroy

Comment êtes-vous venu à l’écriture alors que vos diverses professions ne vous y destinaient pas particulièrement ?

Découvert à 12 ans, sur la scène du vieux théâtre Victor-Hugo à Fougères, le spectacle théâtral m’a ouvert comme une porte de sortie de la routine poisseuse. Mais, d’avoir endossé de nombreux rôles – en amateur – ne m’a pas suffi. J’ai décidé de passer à l’écriture de pièces, puis de nouvelles, puis de romans, dont le fil conducteur pourrait s’appeler le mal de vivre.

 

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire un roman sur les campagnes gallèses ; quels sont les thèmes qui vous inspiraient ?

On peut se réveiller un matin et décider d’écrire un roman. Mais sur quel sujet ?  Le roman est une invention, puisqu’il réunit toutes sortes d’éléments pour en faire un objet nouveau. C’est aussi un accouchement, parfois long et pénible, sans garantie de réussite.  J’ai voulu parler de mon pays, le pays gallo, à une époque où s’annonçaient d’importantes évolutions, en pimentant l’histoire d’un regard sur les problèmes de la différence et les méfaits de la rumeur, même positive.

L’ouvrage Ah, ces deux-là ! ne s’apparente pas à un genre littéraire précis : il emprunte à divers genres. Le définiriez-vous comme un roman de l’étude d’une société ?

En utilisant, à petite dose, la langue gallèse, les indiscutables réalités d’une certaine époque (les rivalités, les deux écoles, la permanence des lois civiles et religieuses…), on peut effectivement parler d’une étude de société, discrète, mais réelle.

 

propos recueillis par Lucette Aubry

 

à propos de

"Ah, ces deux-là !" de Yann Geffroy

LES FAITS

 

Dans cette commune de Haute-Bretagne - du pays de « Vitré » sans doute, car la ville est citée au début du roman - deux événements viennent coup sur coup de créer un choc : l’échec aux élections municipales de l’ancien maire, Arsène Duvalet, alors que personne n’avait rien vu venir, et le lendemain du suffrage, le suicide du maire battu. Pourquoi a-t-on trouvé dans la poche du pendu le billet suivant : « Que mes enfants me pardonnent » ? Or. on ne lui connaissait pas d’enfant.

 

LE GENDARME PITOIS

 

Pour le lieutenant de la gendarmerie - d’origine corse - chargé de l’enquête, la difficulté de la tâche tient au fait qu’ « il est coutumier, dans un pays à forte identité, de faire sentir au horsain qu’il n’est qu’un horsain ». Ce ne sera donc pas lui qui sera mis en avant, mais le gendarme Pitois, l’enfant du pays, qui apportera sa connaissance du terrain. Mais voilà la tâche ne sera pas facile, car la population se mure dans son silence et resserre les rangs derrière ce parler gallo qui fait écran dès que quelqu’un de l’extérieur cherche à savoir plus et se mêle de ce qui ne le regarde pas. Pitois connaîtra sa peine : les portes se ferment, on n’offre pas « un mic » à n’importe qui.. Le voilà embarrassé. « Ben… J’ai pas ben d’idées… c’est sûr que la mairesse a été ébaubie autant que nous. Le nouveau maire, li, y’a core une couple d’années, il restait à Vitré. Ca fait que… N’y en a qu’un qui sait tout, c’est monsieur le recteur, mais c’ti-là, il fait causer, il cause pas ».

 

L’ALTERNANCE PRESENT - PASSE

 

D’un chapitre à l’autre, l’auteur fait alterner les scènes du présent et celles du passé. Les premières rapportent les faits qui se déroulent dans les années cinquante : l’enquête en cours sur la défaite du maire aux élections municipales, le suicide dès le lendemain et l’énigme du billet. Elles sont composées en caractère droit, classique. Les secondes, en italique, remontent aux années trente, à l’époque où une brave fille, prénommée Angèle, allait de ferme en ferme pour se faire embaucher comme ouvrière agricole. Une « pauvrette », sans famille, malentendante, qu’en raison de son handicap on avait affublé d’un sobriquet mépri-sant : « Le Pot » - elle était sourde comme un pot. Pourtant on n’avait rien à reprocher à cette fille de la campagne, elle exécutait le travail avec « une égale ardeur », acceptait son sort sans rien réclamer. C’était la bonne à tout faire sans problème, y compris pour « le maître des lieux (lequel) lui rendait visite dans la paille pour une ultime activité qui ne lui procurait, à elle, aucun plaisir. »

 

ANGELE

 

A cette époque-là, les mères célibataires étaient désignées à la vindicte publique. L’attitude méprisante envers ces jeunes femmes qui avaient péché rejaillissait sur leurs enfants. Angèle en aura deux, que la population locale avait surnommés : « Han » et « Hanneton » en imitant pour se moquer l’élocution difficile de la mère. Mais celle-ci n’a que faire de ces railleries ; ses enfants sont tout pour elle, « une sorte de revanche sur la vie ». Elle adore son « Jean » et sa fille « Jeanneton ». Et qu’on lui fiche la paix ! Pas question pour elle de céder aux sollicitations du maire et du recteur qui n’en sont pas à une contradiction près et osent lui chercher un mari pour se conformer aux normes de la morale religieuse. (« Des célibataires qui conviendraient, il n’y en a pas beaucoup. Chez les Ruchet peut-être. Etienne va sur la trentaine. On ne lui a jamais vu de connaissance, mais on dit qu’il n’en connaîtrait pas le mode d’emploi. C’est ça que vous voulez ? – Je le connais. C’est un cas extrême… La consommation du mariage n’est pas vraiment une nécessité, mais je la préconise. Après tout, si Angèle trouve de l’intérêt à la chose, il est prudent de lui donner un mari… euh… un vrai mari. »

D’un hochement discret, le maire approuva ce pragmatisme : « Alors, je ne vois pas… à moins que… buvez donc, dit-il en resservant la goutte, elle a dix ans, celle-là. »

Le recteur accepta. C’était son tour de ne pas contrarier. « Dites toujours, proposa-t-il en sirotant. -Peau-de-lapin ! »

Monsieur le maire délirait. On ne plaisante pas sur de tels sujets. Faute de trouver les mots convenables, le curé toussotait et finit par dire en reposant sa tasse : « Elle est forte… C’est trop pour moi (…) Cet individu n’appartient pas à la paroisse. (…) J’aurais préféré un gars du pays, malheureux de trop de solitude, capable par sa seule présence de ramener Angèle dans le bon chemin ».

 

JEAN ET JEANNETON

 

La solidarité affichée par le frère et la sœur est à la mesure de l’amour que leur porte leur mère. Mais l'attitude des deux enfants n'est pas sans reproches vis-à-vis de la population. Le fait est qu’ils travaillent sans relâche et sans rechigner. Ils suivent en cela le comportement de leur mère., chez qui ils puisent la force intérieure qui les arrachera à leur condition. Petit à petit, ils y gagneront la bienveillance et le respect des villageois. On ne se moquera plus d’eux en les appelant «Han» et « Hanneton » ; on se contentera d’une formule plus neutre : « ces deux-là ». Plus tard, ils acquerront même un vrai nom, celui de leur mère et on n’entendra plus parler que de « la famille Mercier ».

 

LE DENOUEMENT

 

Le dénouement réservera quelques surprises au lecteur et présente l’intérêt de ne pas figer le roman en un simple miroir d’une société repliée sur ses propres préjugés. Certains personnages, telle la femme du maire, manifestent une ouverture d’esprit qui laisse entrevoir une évolution possible des mentalités. Rien n’est figé ; il y a une volonté consciente ou pas de faire bouger les lignes, comme on dit aujourd’hui. De ce point de vue, on trouvera de l’intérêt à une seconde lecture pour s’imprégner des mentalités dans le monde rural de ce temps-là.

 

Le plaisir pris à la lecture de ce roman tient enfin à son écriture parfaitement maîtrisée. Tantôt Yann Geffroy manie avec dextérité les variations des registres de langue (« N’étaient leurs tenues très « locales », on aurait pu les prendre pour des jeunes touristes parisiens égarés, en peine de contact avec les culs terreux »). Tantôt, il se plaît à jouer des effets de sens des mots. Ainsi, de retour de la foire, l’adjudant et Pitois dressent avec humour le bilan des échanges au cours du banquet : « La langue de bœuf sauce piquante devrait figurer au registre des richesses locales à côté de la langue de bois à la sauce paysanne dont on a fait usage aujourd’hui (…) Bonne chère mais mauvaise pioche ». Pitois est tout autant désabusé : « De mon côté, c’était plutôt des langues de vipère »).

 

Une dernière remarque sur le sort réservé à la langue vernaculaire du milieu ici conté. Sa transcription est réglée de façon que le lecteur échappe à l’aspect illisible de certaines publications enfermées dans leurs contradictions phonétiques. Le lecteur prend un bain de gallo juste comme il convient pour donner à ce roman du terroir sa coloration locale : i’n’a (il y en a) ; mouve-ta (remue-toi) ; lisettes (betteraves ; mic (café avec de la goutte) asteure (maintenant) ; frambeyer (changer la litière) ; les conies (corneilles) ; villotins (vs bourgadins), boursoulée (brouettée), pourciaux (porcs), foleye : déraille, etc.

 

Concluons en un mot. Après avoir lu ce roman, oserez-vous encore dire : la lecture, « ça me fute » (lasse) ?

 

Yves LUCAS, responsable du salon

 

 

 

· En vente au Mag Presse, centre commercial Intermarché à Vitré et au Centre Leclerc de Vitré

 


Livres de Pierre Kériec présentés au salon

> Les déchirures d’Anna : roman

En trois chapitres (trois actes ?), Pierre Kériec tire les ficelles d’une poignée de pantins ordinaires que la vie bouscule à coup de contradictions inavouées, de faiblesses inattendues, de certitudes infondées et d’égoïsmes inoxydables.

 

> Kino, la tortue de la fontaine : fable en prose

Parce qu’elle est étrangère, Kino, la petite tortue, est plutôt mal accueillie dans son nouveau pays. Mais c’est aussi parce qu’elle est étrangère qu’elle parvient à convaincre les autochtones de confier à Canis, le chien qui pense avoir domestiqué l’Homme, le soin de rappeler à celui-ci que la même chaîne les unit tous.

 

> Kino baot ar feunteun. (L’ouvrage est aussi disponible en breton)

 

 > Oh, when the saints go marching in… : humour

 Est-il permis, au cas où resteraient quelques places de saints, d’en proposer de nouveaux, légitimés par des invocations quotidiennes, surprenantes peut-être, mais si vraisemblables ? La rencontre de deux univers pleins d’humour et de réflexion...

 

> Vie et mort d’un café : nouvelles

 Avec une ironie qui n’exclut jamais la tendresse, l’auteur brosse quelques portraits d’ébouriffés, d’ahuris, de mal barrés, que la société – la bonne – est bien en peine de digérer.

 

> Brise-larmes : nouvelles

 Drôlerie et tendresse se disputent la plume de Pierre Kériec pour sortir de l’ombre ses personnages favoris, ceux que l’on appelle – avec si peu d’élégance – la France d’en bas.